Le Bingo descend directement de la loterie italienne « Il Gioco del Lotto d'Italia », instaurée à Gênes en 1530 pour remplacer les paris clandestins sur l'élection des sénateurs de la ville. Cinq noms étaient tirés au sort parmi 90 candidats, et les Génois pariaient sur les résultats — un mécanisme que le gouvernement décida de contrôler en créant une loterie officielle. Le succès fut tel que le roi Charles III d'Espagne importa le modèle à Naples en 1734 sous le nom de « Tombola ». Chaque samedi avant Noël, les familles napolitaines se réunissaient autour du « panariello » (petit panier) pour tirer les numéros — une tradition qui perdure encore aujourd'hui dans le sud de l'Italie.
Au XVIIIe siècle, le jeu traverse les Alpes et se transforme. En France, il devient « Le Lotto », prisé par l'aristocratie parisienne qui y joue dans les salons. Mais c'est en Allemagne que le Bingo connaît sa mutation la plus originale : en 1850, les pédagogues l'adaptent comme outil éducatif. On crée des variantes avec des tables de multiplication, des conjugaisons ou des capitales, faisant du jeu de hasard un véritable support d'apprentissage. Le Lotto éducatif allemand, vendu sous forme de coffrets en bois, s'exporte dans toute l'Europe et jusqu'aux États-Unis dans la seconde moitié du XIXe siècle.
Le Bingo moderne naît en 1929, quand le vendeur de jouets new-yorkais Edwin S. Lowe découvre un jeu appelé « Beano » lors d'une foire de Jacksonville, en Géorgie. Les joueurs marquent les numéros tirés avec des haricots secs (« beans ») sur des cartes en carton. Fasciné par l'engouement du public, Lowe reproduit le jeu chez lui à New York. Selon la légende, une joueuse surexcitée aurait crié « Bingo ! » au lieu de « Beano ! » — et le nom est resté. Lowe commercialise le jeu sous ce nom en 1930 et fait appel au mathématicien Carl Leffler, de l'université Columbia, pour concevoir 6 000 cartes aux combinaisons uniques. Ce travail titanesque de combinatoire aurait, dit-on, conduit Leffler au bord de la folie.
Les mathématiques du Bingo révèlent une complexité surprenante. Pour une carte de Bingo 75 standard (grille 5×5 avec case libre centrale), il existe exactement 111 007 923 832 370 565 combinaisons possibles de cartes — un nombre calculé à partir des arrangements de 15 numéros dans chacune des 5 colonnes B-I-N-G-O. Le statisticien Joseph E. Granville publia en 1977 « How to Win at Bingo », où il proposait une stratégie fondée sur la loi de Tippett : plus le nombre de tirages augmente, plus les numéros tirés tendent vers la moyenne (38 au Bingo 75, 45 au Bingo 90). Bien que controversée, cette théorie inspira des générations de joueurs. En 2009, le professeur Andrew Percy de l'université de Manchester calcula qu'il faut en moyenne 41,1 numéros tirés pour qu'un joueur complète une ligne sur une carte de Bingo 75.
Le Bingo est devenu un phénomène social massif au XXe siècle, en particulier aux États-Unis et au Royaume-Uni. Dès 1934, plus de 10 000 jeux de Bingo se déroulent chaque semaine aux États-Unis, souvent organisés par des paroisses catholiques pour lever des fonds — une suggestion du prêtre Wilkes-Barre de Pennsylvanie qui rapporte des millions de dollars à l'Église. Au Royaume-Uni, le Gaming Act de 1960 légalise les salles de Bingo commerciales : en 1963, on compte 1 500 « Bingo halls » fréquentés par 14 millions de joueurs britanniques par semaine. La chaîne Mecca Bingo, fondée en 1961, devient une institution nationale. Des études sociologiques, comme celle de Dixie Dean Chaplin (1999), montrent que le Bingo joue un rôle crucial de lien social, en particulier pour les femmes âgées et les communautés ouvrières.
Aujourd'hui, le Bingo vit une renaissance numérique. Le marché mondial du Bingo en ligne est estimé à 2,4 milliards de dollars en 2024 (Grand View Research), avec une croissance annuelle de 9,3 %. Des plateformes comme Tombola (plus de 5 millions de joueurs en Europe) et Buzz Bingo redéfinissent l'expérience avec des salles de chat, des jackpots progressifs et des variantes accélérées. Au Japon, le Bingo reste un incontournable des fêtes d'entreprise de fin d'année (忘年会, bōnenkai). En Espagne, le Bingo est le deuxième jeu de hasard le plus populaire après la loterie nationale, avec plus de 300 salles physiques. Le phénomène « Drag Queen Bingo », né dans les bars gays de Seattle dans les années 1990, s'est répandu dans le monde entier et a contribué à rajeunir l'image du jeu.