Le cauris (Monetaria moneta, anciennement Cypraea moneta) est un petit coquillage nacré de 1,5 à 2,5 cm, originaire des eaux chaudes de l'océan Indien — principalement des atolls des Maldives, qui furent pendant des siècles le principal centre d'exportation mondial. Les plus anciennes traces d'utilisation du cauris comme objet de valeur remontent à la Chine de la dynastie Shang (1600-1046 av. J.-C.), où le caractère « 贝 » (bèi, coquillage) apparaît dans l'écriture sur os oraculaires et reste aujourd'hui la racine de dizaines de mots chinois liés à l'argent, au commerce et à la richesse (賣/卖 « vendre », 財/财 « fortune », 貨/货 « marchandise »). En Inde, l'Arthashastra de Kautilya (IVe siècle av. J.-C.) mentionne déjà les cauris comme unité monétaire dans les échanges quotidiens.
En Afrique de l'Ouest, les cauris sont arrivés par les routes commerciales transsahariennes dès le VIIIe-IXe siècle, transportés depuis l'océan Indien via les ports de la côte est-africaine et le Moyen-Orient. L'historien et voyageur arabe Ibn Battuta, lors de son séjour au Mali en 1352, notait que les cauris servaient de monnaie courante sur les marchés de Tombouctou et de Gao. Dans l'empire du Mali au XIVe siècle, 80 cauris valaient environ un gramme d'or. L'empire du Songhaï au XVe siècle utilisait massivement les cauris : un esclave s'y vendait environ 6 000 cauris, un bœuf 10 000. L'afflux massif de cauris importés par les négociants européens — notamment les Hollandais et les Portugais — à partir du XVIe siècle provoqua une inflation spectaculaire. Jan Hogendorn et Marion Johnson, dans leur ouvrage The Shell Money of the Slave Trade (1986), estiment que plus de 10 milliards de cauris furent importés en Afrique de l'Ouest entre 1700 et 1900.
Le jeu de cauris fait partie intégrante du système divinatoire Ifá, pratiqué par les Yoruba du Nigeria et du Bénin depuis au moins le XIVe siècle. Le babalawo (« père des secrets ») utilise soit 16 noix de palme sacrées (ikin Ifá), soit une chaîne divinatoire (opele), soit 16 cauris selon la variante Dilogún (du yoruba mérindinlógún, « seize »). Le système complet repose sur 256 figures — les Odu — chacune associée à des centaines de versets oraux (ese Ifá) contenant mythes, proverbes, prescriptions rituelles et conseils pratiques. En 2005, l'UNESCO a inscrit le « système de divination Ifá » sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l'humanité, reconnaissant un corpus littéraire oral comparable en ampleur à l'Iliade et l'Odyssée. La formation d'un babalawo dure traditionnellement entre 10 et 20 ans, au cours desquels il mémorise des milliers de versets et apprend les plantes médicinales associées à chaque Odu.
D'un point de vue mathématique, le lancer de cauris constitue un exemple parfait de distribution binomiale. Chaque cauris possède deux faces — la fente naturelle (bouche ouverte) et le dos arrondi (bouche fermée) — créant un système binaire comparable au pile ou face. Avec 4 cauris, on obtient 2⁴ = 16 combinaisons possibles, suivant les coefficients binomiaux de Pascal : 1 combinaison pour 0 ouvert, 4 pour 1 ouvert, 6 pour 2 ouverts, 4 pour 3 ouverts et 1 pour 4 ouverts. La probabilité du résultat extrême (0 ou 4 ouverts) est de 6,25 %, tandis que l'équilibre (2 ouverts) apparaît dans 37,5 % des lancers. Avec le système Dilogún à 16 cauris, le nombre de combinaisons grimpe à 2¹⁶ = 65 536, permettant 17 positions distinctes. William Bascom, dans Sixteen Cowries: Yoruba Divination from Africa to the New World (1980), a été le premier ethnographe occidental à documenter systématiquement les correspondances entre ces combinaisons et les Odu Ifá.
Les cauris occupent une place profonde dans l'imaginaire symbolique ouest-africain. En pays Yoruba, le cauris est associé à la déesse Oshun (orisha de la rivière, de l'amour et de la fertilité), et les devins considèrent que chaque coquillage porte la voix des ancêtres. Du point de vue de la psychologie cognitive, la divination par les cauris mobilise plusieurs mécanismes bien étudiés : l'effet Barnum décrit par Paul Meehl en 1956, où des énoncés vagues sont perçus comme personnellement pertinents ; le biais de confirmation, qui pousse le consultant à retenir les prédictions vérifiées et oublier les autres ; et la validation subjective identifiée par Bertram Forer dès 1949. L'anthropologue Philip Peek, dans African Divination Systems: Ways of Knowing (1991), souligne toutefois que réduire ces pratiques à de simples biais cognitifs serait passer à côté de leur fonction sociale réelle : structurer la prise de décision collective, désamorcer les conflits et légitimer des choix difficiles au sein de la communauté.
Aujourd'hui, le jeu de cauris connaît une vitalité remarquable bien au-delà de l'Afrique de l'Ouest. Au Brésil, le jogo de búzios est un pilier du Candomblé, religion afro-brésilienne née à Salvador de Bahia au XIXe siècle parmi les esclaves yoruba déportés ; on estime que le Candomblé compte aujourd'hui plus de 2 millions de pratiquants. À Cuba, la Santería (Regla de Ocha) utilise le système Dilogún dans ses consultations, et les cauris accompagnent les cérémonies d'Orunmila à La Havane, Matanzas et Santiago. Aux États-Unis, la diaspora africaine et caribéenne maintient ces traditions à New York, Miami et Houston. Parallèlement, les cauris connaissent un renouveau spectaculaire dans la mode contemporaine : les créateurs Duro Olowu et Lisa Folawiyo intègrent les cauris dans leurs collections haute couture comme symbole de fierté culturelle panafricaine, et les tresses ornées de cauris sont devenues un phénomène mondial sur les réseaux sociaux.